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PAR AUGUSTA CONCHIGLIA
L'ANGOLA n'est plus en guerre mais est loin d'être en paix. La
" réconciliation nationale " et la mise en oeuvre des accords
signés à Lusaka en novembre 1994 butent sur la question de
l'avenir de M. Jonas Savimbi, dirigeant de l'Union nationale
pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita), mouvement d'opposition
armée, qui mène depuis plus de trente ans une lutte acharnée
et sans scrupules pour la conquête du pouvoir (1).
Conseillé par les Américains, le gouvernement de Luanda avait
proposé que M. Savimbi occupe l'un des deux postes
de vice-président, selon une formule s'inspirant du modèle
sud-africain de transition (2).
Après une année de flottement, en août 1996, M.
Jonas Savimbi a rejeté " catégoriquement " cette
proposition.
Irrité par cette volte-face, le gouvernement a décidé
de ne plus lui accorder que de simples privilèges " protocolaires
", assortis de garanties pour sa sécurité et son immunité,
refusant de lui attribuer le rôle de " dirigeant de l'opposition
", avec attributions constitutionnelles, auquel il aspire désormais.
La formation du gouvernement d'unité et de réconciliation
nationales (GURN), auquel devraient participer quatre ministres et sept
vice-ministres de l'Unita, a ainsi été reportée à
deux reprises depuis décembre 1996, et une nouvelle tentative semblait
compromise en mars dernier, en dépit de nouvelles menaces de sanctions
brandies par le Conseil de sécurité de l'ONU.
Il est certes ardu de satisfaire les ambitions de M. Jonas
Savimbi ; mais l'absence d'une entente sur le " statut
spécial " réservé au président de l'Unita
n'explique pas, à elle seule, les réticences de l'ancien
mouvement rebelle à accomplir les obligations découlant des
accords de paix, et l'énergie déployée pour multiplier
les obstacles à leur mise en oeuvre, voire pour en modifier les
termes.
En mai 1991, on put croire que les accords de Bicesse - parrainés
par les Etats-Unis, le Portugal et la Russie - allaient mettre un terme
à la guerre civile qui ravageait le pays depuis l'indépendance
(1975). Les élections présidentielle et législatives
prévues au terme de ces accords eurent lieu les 29 et 30 septembre
1992. Elles consacrèrent la victoire du Mouvement populaire de libération
de l'Angola (MPLA) au pouvoir (53,7 % des voix) sur l'Unita
(34,1 %). A l'élection présidentielle, M.
Eduardo Dos Santos obtint 49,5 % des voix au premier
tour contre 40 % à M. Jonas Savimbi. Le
second tour fut annulé pour cause... de guerre. Manifestant le parfait
dédain dans lequel elle tenait l'expression démocratique,
et prétendant obtenir, au sein d'un " gouvernement de transition
", la parité avec son vainqueur politique, l'Unita refusa en effet
de s'incliner et relança les combats. La résolution 864 du
Conseil de sécurité de l'ONU la condamna pour cette reprise
du conflit, mais il fallut attendre le 20 novembre 1994 pour qu'un nouvel
accord de paix soit signé, à Lusaka (3).
Depuis, si M. Jonas Savimbi a pu revenir sur nombre d'arrangements
passés après Lusaka, notamment sur les questions militaires,
il n'a cependant pas obtenu gain de cause sur l'essentiel :
l'abandon du cadre institutionnel sur lequel reposent ces accords.
Derrière une apparence conciliante, le médiateur de l'ONU,
le Malien Alioune Blondin Beye, a maintenu le cap et rendu vaine toute
velléité de renégocier les questions de fond. L'ONU
s'est en revanche montrée impuissante à obtenir le respect
des échéances (selon le calendrier originel, le GURN devait
être inauguré en mai 1995). Les Etats-Unis se sont également
tenus du côté de la " légalité" qu'incarne le
protocole de Lusaka, en dépit d'un manque évident de volonté
d'exercer des pressions plus musclées sur leur allié et protégé
du temps de la guerre froide.
Le chef de l'Unita s'est insurgé à plusieurs reprises
contre le fait que, dans le cadre de ces accords, seul son mouvement a
été contraint à cantonner et désarmer ses troupes,
contrairement à ce qui s'était passé après
Bicesse, lorsque les deux armées étaient placées sur
le même plan et avaient des obligations identiques. Il a également
tenté d'imposer l'idée selon laquelle, depuis l'expiration
du mandat légal du Parlement, le 20 novembre 1996, le MPLA se trouve
dépourvu de la légitimité conférée par
le vote. Dans ces conditions, estime M. Jonas Savimbi, seul
un gouvernement où le MPLA et l'Unita se partageraient le pouvoir,
avec la participation éventuelle d'autres formations politiques,
serait en mesure de conduire le pays jusqu'à de nouvelles élections.
Cette interprétation n'est pas celle de l'ONU, qui considère
que les quatre dernières années ont été une
période d'exception, et que le Parlement n'exercera pleinement son
rôle que lorsque les 70 députés de l'Unita l'auront
rejoint.
Tirant la leçon des événements de 1992, les Nations
unies comptent, avant de donner le feu vert à la tenue de nouvelles
élections, s'assurer d'abord de la réinstallation effective
de l'administration de l'Etat dans toutes les régions occupées
par l'Unita - près de 40 % du territoire - ;
de la totale liberté de circulation pour les personnes et les biens
; et surtout de l'achèvement de la formation de l'armée
nationale (les forces armées angolaises - FAA - compteront 90
000 hommes, dont 26 300 provenant de l'Unita) et de
la démobilisation des 100 000 combattants en surnombre,
dont près de 40 000 provenant de l'Unita.
Où sont les anciens combattants
DANS l'immédiat, les tergiversations de M. Jonas
Savimbi ont eu un effet démobilisateur auprès des bailleurs
de fonds des accords de paix, qui prévoient la réinstallation
de deux millions de personnes déplacées, le retour de 200
000 réfugiés et la mise en chantier des projets destinés
à la réinsertion des soldats démobilisés. L'ambitieux
programme de " réhabilitation communautaire ", présenté
à Bruxelles en septembre 1995, en présence du président
Dos Santos et de M. Jonas Savimbi, qui avait obtenu des promesses
de près d'un milliard de dollars, est actuellement paralysé
par manque de financement (4).
" Lorsque les barrages sur les routes seront levés et que
la liberté de circulation et la sécurité des personnes
seront garanties, nous sommes sûrs que les donateurs tiendront leurs
promesses ", estime M. Balima, vice- représentant
du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à
Luanda. Selon le rapport du secrétaire général de
l'ONU du 7 février 1997, l'Unita maintient 75 postes de contrôle
en divers points du pays et les FAA, 50. Tous auraient dû être
démantelés. La libre circulation est également contrariée
par la recrudescence du banditisme et par les millions de mines antipersonnel
encore enfouies dans le sol angolais, le plus miné du monde après
celui du Cambodge, d'après la Croix-Rouge internationale.
En décembre dernier, l'ONU - dont la mission en Angola, l'Unavem
III, compte un effectif record de 6 500 agents, qui doivent
se retirer d'ici à septembre prochain - a déclaré
officiellement terminés le casernement et le désarmement
des forces de l'Unita, ce qui ouvrait la voie au volet politique des accords
de paix, mais elle a émis de sérieuses " réserves
" concernant la faible quantité d'armement livré (5)
et le " grand nombre de déserteurs " : 18 605
sur un total de 70 336 soldats et éléments de
la police de l'Unita.
Ce phénomène, jugé " inquiétant " par
le Conseil de sécurité, n'a fait que s'accentuer au cours
de ces dernières semaines : les anciens combattants
de l'Unita ayant abandonné les camps étaient, au 18 février
1997, près de 32 000. Si l'on y ajoute les 7
342 mineurs recensés par l'Unavem III - et déjà
en partie démobilisés -, on peut se demander si les unités
spéciales de l'Unita ayant suivi des entraînements successifs
dans les camps de l'armée sud-africaine en Namibie et au Zaïre
se trouvent bien dans les camps de l'ONU.
Fait troublant : l'Unita ajouta à la dernière
minute à la liste du personnel devant intégrer les Forces
armées angolaises - des 18 000 soldats et officiers
de l'Unita sélectionnés jusqu'ici, seulement 6 000
ont, à ce jour, effectivement intégré l'armée
nationale - trois cents officiers qui n'avaient jamais transité
par les camps de l'ONU. D'où venaient-ils ? Ces faits
contribuent à accréditer la thèse de l'existence d'une
armée secrète de l'Unita, dont une partie se trouverait actuellement
aux côtés de forces du maréchal Mobutu, dans l'est
du Zaïre. Dans le même temps, le gouvernement de Luanda, depuis
toujours en délicatesse avec le maréchal, apporte discrètement
son soutien à l'Alliance démocratique, le mouvement rebelle
zaïrois.
Inquiétante montée du racisme
LES opérations de réinstallation de l'Etat dans les régions
sous le contrôle de l'Unita, dont le coût est évalué
à 54 millions de dollars, seront à coup sûr un test
de la solidité des accords de paix, notamment dans les régions
où ce mouvement dispose de ses plus forts soutiens ethniques
: les hauts plateaux du Centre et les zones d'Uige et de Lunda-Norte,
proches de la frontière zaïroise, où l'Unavem n'a jamais
pu se rendre.
Dans la zone de Lunda-Norte, l'Unita exploite, à Luzamba et à
Kuango, des mines de diamant qu'elle a occupées militairement alors
que des opérateurs privés venaient de s'y installer. M.
Jonas Savimbi ne cache pas son intention de poursuivre, au-delà
de l'installation du GURN, l'exploitation de ces mines, dont le revenu
est pour l'Unita " une question de survie (6)
". Selon des sources britanniques, l'extraction de ces pierres précieuses
a rapporté à l'Unita, depuis 1993, un total de 2,1 milliards
de dollars (7)
; grâce à ces revenus, l'organisation de M. Savimbi
a pu surmonter un isolement politique et diplomatique croissant, et faire
face aux sanctions reconduites par le Conseil de sécurité
de l'ONU, en septembre dernier.
Le rétablissement de l'autorité de l'Etat dans ces régions
sera long et complexe, d'autant que certains lobbies installés à
Luanda pourraient avoir intérêt à ce qu'une partie
de la région diamantifère conserve son statut actuel de no
man's land. De nombreuses villes de l'intérieur sont partiellement
ou totalement détruites. Deux ans après la fin des confrontations,
Huambo, qui fut le deuxième pôle industriel du pays, n'est
ravitaillé en électricité que quelques heures par
jour. La situation s'est tellement dégradée depuis 1992 que
pour un grand nombre d'Angolais, notait le secrétaire général
du MPLA, M. Lopo do Nascimento, " la démocratie
est tenue pour responsable de l'aggravation des conditions de vie de la
majorité de la population (8)
". En 1993, d'après un rapport de la Banque mondiale,
le revenu par tête d'habitant était passé à
410 dollars (contre 970 en 1990) : le deuxième pays
producteur de pétrole de l'Afrique subsaharienne rejoignait ainsi
le groupe des pays les plus pauvres du continent...
Rares sont ceux qui croient que la formation du GURN changera l'ordinaire
des Angolais, mais beaucoup considèrent néanmoins qu'il représentera
un pas vers la consolidation de la paix, et conditionnera en grande partie
la capacité d'organisation et d'expression des forces démocratiques,
actuellement dispersées et affaiblies, impuissantes par exemple
à endiguer la montée du racisme (9).
Cette dérive touche également le parti au pouvoir, autrefois
porteur d'un message universaliste : une majorité de
députés du MPLA a ainsi voté, en mai 1996, un amendement
à la loi sur la nouvelle carte d'identité nationale afin
d'y ajouter la mention de race ! Dans un pays culturellement
et ethniquement très métissé, cela peut être
lourd de conséquences. L'Unita, qui aime à déguiser
sa lutte pour le pouvoir en une révolte des " autochtones " contre
les oppresseurs métis ou les " noirs assimilés ",
selon la formule coloniale (10),
ne peut qu'applaudir une telle décision. Et, le moment venu, contribuer
à la rendre opérationnelle...
AUGUSTA CONCHIGLIA
[Angola]
(1)
L'alliance de M. Savimbi avec le régime colonial portugais
et avec les Sud-Africains de l'apartheid est décrite dans le supplément
" Angola " du Monde diplomatique d'octobre 1986, et dans les livres
de William Minter : Operation Timber Pages from the Savimbi
Dossier (Trenton NJ : Africa World press, 1988) et Apartheid's
Contra's, Witwatersrand University Press, Johannesburg, 1994.
(2)
Une vice-présidence avait été confiée en 1994
à M. Frederik De Klerk, chef du principal parti de
l'opposition, et l'autre à M. Thabo Mbeki, numéro
deux de l'ANC.
(3)
Lire Victoria Brittain et Kevin Watkins, " Impossible réconciliation
en Angola et au Mozambique ", Le Monde diplomatique, février
1994, et Victoria Brittain, " Les défis de l'après-guerre
en Angola ", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(4)
En décembre dernier, le total des déboursements atteignait
seulement 42,6 millions de dollars pour les projets de reconstruction,
et 181 millions au titre de l'aide alimentaire.
(5)
37 375 armes individuelles et collectives ont été
remises à l'Unavem III, dont 40 % hors d'usage.
(6)
Entretien au Figaro, Paris, 15 avril 1996.
(7)
Angola Peace Monitor, 16 décembre 1996.
(8)
Entretien à Visao, 30 mai 1996. Sur la dégradation
économique, lire Victoria Brittain, " Les défis de l'après-
guerre en Angola ", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(9)
Dans Folha oito, une des publications indépendantes les plus
prisées, la race des personnalités citées est systématiquement
indiquée entre parenthèses.
(10)
Thèse développée par Atsutsé Agbobli, " Des
épines sur le chemin de Luanda ", Africa International, Paris,
février 1997.