Dictature civile, société militarisée:
Le Pérou otage d'un pouvoir autoritaire
Rapport du Monde
diplomatique: 97-06
EPUISÉE par une longue guerre dont elle fut la première
victime, la population péruvienne n'a ni approuvé ni soutenu
le commando du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) dont
la spectaculaire occupation de la résidence de l'ambassadeur du
Japon à Lima s'est terminée, le 22 avril 1997, en massacre.
Mais elle se détourne tout autant du président Alberto Fujimori,
de sa politique économique et de ses méthodes de choc.
PAR PABLO PAREDES
Quand M. Alberto Fujimori gagna l'élection présidentielle
de 1990 (battant le favori des sondages, l'écrivain Mario Vargas
Llosa), un illustre historien qui, comme la grande majorité des
Péruviens , ne savait rien de ce fils d'immigrants japonais
s'exclama : « Le Pérou vient
de sauter dans le vide. » Le pays traversait, depuis
quelques années, la pire crise de son histoire. Les cinq années
de la gestion de M. Alan Garcia (social-démocrate)
avaient été catastrophiques à tous égards
: économique, politique, social et moral. N'importe quelle
situation nouvelle paraissait alors préférable.
C'est ainsi que M. Fujimori bénéficia, dès
le début de son mandat, d'un appui massif et que, comme on devait
le constater rapidement, les citoyens allaient supporter stoïquement
le dur sacrifice imposé quelques mois après son arrivée
au pouvoir : le « fujichoc » (1).
Un programme ultralibéral brutalement mis en pratique et n'ayant
rien à voir avec celui, peu consistant et populiste, présenté
durant la campagne, qui, pour dire vrai, se résumait en une formule
simpliste, « Travail, technologie, honnêteté.
» Le traitement de choc ultralibéral était
une copie aggravée de celui qu'avait proposé M. Vargas
Llosa.
Les Péruviens apprirent à connaître celui qu'ils
avaient élu comme président : un homme autoritaire,
hermétique, obstiné, pragmatique à l'extrême,
qui définit ainsi sa méthode : «
J'agis d'abord, j'informe ensuite. »
Un exemple : son « auto-coup d'Etat
» du 5 avril 1992.
En 1995, M. Fujimori fut réélu pour un second
mandat. Alors qu'il avait quasiment convaincu les Péruviens que
le Sentier lumineux (SL) et le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru
(MRTA) avaient été rayés de la carte, voici que, en
décembre 1996, un commando du MRTA occupait la résidence
de l'ambassadeur du Japon à Lima, ressuscitant le fantôme
du terrorisme.
Le 17 décembre 1996, à 20 h 38, pendant que battait son
plein la réception à laquelle avaient été invitées
quelque huit cents personnalités pour célébrer l'anniversaire
de la naissance de l'empereur Akihito (jour de la fête
nationale japonaise), les quatorze membres du commando firent irruption.
Ils prirent en otage tous les invités, prévenant qu'ils avaient
semé d'explosifs différents endroits de la résidence.
Tout laisse penser qu'il était dans leurs plans de capturer le président
Fujimori, lequel aurait dû assister à la réception
si l'avion qui le ramenait à Lima, au terme d'une tournée
à l'intérieur du pays, n'était arrivé en retard.
L'action déconcerta. L'ambassade japonaise était l'une
des plus protégées, pensait-on. Puis on découvrit
de très graves négligences de la police nationale, des Services
d'intelligence nationale (SIN). Des rapports de la police antiterroriste
remis au gouvernement, d'après une source policière (2),
avaient averti que le MRTA se préparait à libérer
ses combattants détenus dans différentes prisons du pays.
L'un des otages, l'ex-directeur de la Division nationale contre le terrorisme
(Dincote), le général Carlos Dominguez, avait reçu
pour sa part un rapport l'assurant que l'ambassade de Bolivie allait être
attaquée par un commando du MRTA. En fait, une énorme erreur
fut commise : sous- estimer le MRTA parce que l'ordre avait
été donné de s'intéresser en priorité
au Sentier lumineux. Quelques heures après la prise d'otages, au
cours de laquelle seul un membre du MRTA fut blessé (3),
le commando relâcha toutes les personnes âgées ainsi
que les femmes, dont la mère et la soeur du président Fujimori.
Plus tard, les rebelles libéreront progressivement, en plusieurs
groupes, la plupart des captifs , jusqu'à n'en retenir que
soixante-douze. Parmi ceux-ci figuraient d'importantes personnalités
nationales et étrangères : ambassadeurs de plusieurs
pays, hommes d'affaires (surtout japonais), ministres, parlementaires,
militaires spécialisés dans la lutte antiguérilla
et du SIN, médecins, journalistes , ainsi que le frère
cadet du président Fujimori. On ne sut que quatre jours après
la prise de la résidence que le dirigeant des rebelles était
Nestor Cerpa Cartolini , alias « Comandante
Evaristo ».
Dans les derniers jours du régime militaire, à la fin
des années 70, les occupations d'usines et les affrontements violents
avaient été fréquents. En février 1979,
la police prit d'assaut l'usine textile Cromotex, à proximité
de Lima, occupée depuis décembre 1978 par un syndicat
dont le secrétaire général était le jeune dirigeant
Nestor Cerpa Cartolini. Six ouvriers (et un capitaine de police) périrent
dans cet affrontement , qui devint pour la gauche le «
massacre de Cromotex ». Ce bain de sang valut
à Nestor Cerpa son unique condamnation à dix mois de prison.
Ayant purgé sa peine, le syndicaliste se radicalisa et opta pour
la lutte armée.
Les origines du MRTA remontent à 1979, quand un groupe de militaires
et d'intellectuels décident de s'unir pour forcer le gouvernement
militaire du général Francisco Morales Bermùdez à
revenir aux sources du vélasquisme (4).
Après le ralliement de plusieurs organisations et factions, le mouvement
armé, de tendance guévariste, lança ses attaques les
plus audacieuses durant la décennie 80 (5).
Il commença à décliner lorsque, en mai 1992, son principal
dirigeant, Victor Polay - « Comandante Rolando
» -, fut capturé par les forces de sécurité.
La presse a insisté sur le caractère international du
mouvement (6).
Néanmoins, le nom de l'organisation s'inspire du chef indien Tupac
Amaru Segundo - de son vrai nom José Gabriel Condorcanqui -, cacique
descendant des derniers Incas qui se souleva contre les Espagnols en 1780,
puis fut cruellement exécuté sur la place d'armes de sa ville
natale, Cuzco. Il symbolise, pour les Péruviens, l'esprit de rébellion
et de résistance face à l'envahisseur.
Les occupants de la résidence de l'ambassadeur du Japon exigeaient
la libération de tous les membres du MRTA emprisonnés (quatre
cent quarante), ainsi que le changement de la politique économique
du gouvernement. M. Alberto Fujimori rejeta leur demande et,
dès le début de la crise, choisit l'option militaire, bien
qu'à diverses reprises - et pour gagner du temps - il se soit déclaré
favorable à une issue pacifique et négociée.
Une longue période de négociations de dix semaines s'ouvrit
à travers une commission des garants. Dans son premier communiqué,
Nestor Cerpa avait déclaré que son mouvement en était
arrivé à cette mesure extrême afin de sauver la vie
de ses camarades soumis à un rigoureux régime carcéral
(lire ci-dessous). En pleine crise, le général Hector
John Caro, ex-chef de la Dincote, déclara que Cerpa était
incapable de tuer parce que, syndicaliste, il était rompu à
la négociation, et parce qu'il avait laissé la vie sauve
à son fils, le sous- lieutenant James John, lors de la prise de
Juanjui, dans la vallée du Haut Huallaga.
Causes sociales de la violence
LA libération des soixante et onze otages, on le sait, a été
obtenue à sang et à feu, le 22 avril 1997, avec un solde
tragique de dix-sept morts (tous les guérilleros, un otage et deux
militaires).
Quinze jours après ces événements, la popularité
du président Fujimori, qui avait atteint 65 % immédiatement
après la libération des otages, redescendit d'un coup de
17 points. Ce qui signifie que plus de la moitié de la population
rejette son gouvernement et surtout ses manoeuvres pour se faire élire
une troisième fois. Une commission du Congrès, dominé
par une majorité « officialiste »,
a entamé une procédure contre quatre magistrats du Tribunal
constitutionnel connus pour leur indépendance. Pour beaucoup de
Liméniens, cette plainte n'est rien d'autre qu'une action de représailles
gouvernementale, trois d'entre eux s'étant prononcés, à
la fin 1996, contre un troisième mandat de M. Fujimori.
Durant le dernier demi-siècle, le Pérou a connu cinq coups
d'Etat triomphants. En 1980, l'Assemblée élue démocratiquement
avait approuvé une nouvelle Constitution pour tenter de freiner la
résurgence du militarisme. Mais, cette même année,
le Sentier lumineux commettait ses premiers attentats, et commençait
alors une guerre interne subversive (et contre-subversive)
pas encore terminée, provoquant l'apparition d'un nouveau militarisme
qui viole les droits de l'homme.
L'« auto-coup d'Etat » de M.
Fujimori, en 1992, fut organisé contre les institutions que
ni lui ni la hiérarchie militaire ne contrôlaient encore.
Particulièrement contre le Congrès de la République.
L'année suivante, le président faisait approuver une nouvelle
Constitution permettant sa réelection. En 1995, grâce à
un scrutin marqué par les intimidations de l'armée, il parvint
à ses fins.
Sur le plan économique, la politique axée sur le remboursement
de la dette extérieure augmente le chômage et la détresse
sociale. 45 % des Péruviens sont touchés par
la pauvreté et l'extrême pauvreté, dont 20 %
n'ont même pas de quoi manger. En d'autres termes :
15 % de la population (les chefs d'entreprise et leurs salariés)
voient leur situation favorisée par cette politique économique,
tandis que les autres 85 % perdent chaque jour un peu plus
l'espoir.
Pourtant, malgré ses réformes néolibérales,
le gouvernement de M. Fujimori a longtemps bénéficié
d'un appui populaire. La politique de privatisations a injecté dans
l'économie une forte « dose »
de capital étranger - environ 6,4 milliards
de dollars pour la période 1990-1997. Mais après sept années
de gestion fujimoriste, la majorité des Péruviens, malgré
les exhortations des médias à l'unité et au patriotisme,
s'interrogent sur leur avenir.
Les succès économiques (réduction de l'inflation,
croissance économique, augmentation des réserves en devises
et du produit intérieur brut, insertion du pays dans la communauté
financière internationale), le retour du tourisme et, surtout, la
victoire contre la subversion (25 000 morts en huit ans),
ne sont pas suffisants pour que de larges secteurs de la population voient
avec optimisme l'avenir.
Pour se faire réélire en l'an 2000, M. Alberto
Fujimori compte sur l'appui de son énigmatique conseiller, M.
Vladimiro Montesinos (7),
à la tête du SIN, et du général Hermoza Rios,
chef du commando conjoint de la force armée. Avec raison, la société
a peur, car, après l'issue sanglante de la prise d'otages de Lima,
nul ne saurait affirmer que de nouveaux phénomènes subversifs
n'apparaîtront pas si les causes sociales de la violence ne sont
pas éradiquées.
PABLO PAREDES
[Pérou]
(1)
Lire Michel Chossudovsky, « Pérou "ajusté",
Péruviens écrasés », Le Monde
diplomatique, octobre 1991.
(2)
Agence France Presse, 16 février 1997.
(3)
Durant les cent vingt-six jours au cours desquels il eut entre ses mains
les otages, le commando du MRTA ne fit aucune victime.
(4)
Le général Juan Velasco Alvarado, venu au pouvoir à
la faveur d'un coup d'Etat militaire en 1968, entreprit un vaste programme
de réformes.
(5)
Sa première et spectaculaire opération armée rurale
eut lieu le 8
octobre 1987, vingtième anniversaire de la mort
de « Che » Guevara en Bolivie.
(6)
Le MRTA se joindra brièvement, en 1985, au Bataillon America aux
côtés du M- 19 colombien et de l'« Alfaro
Vive » équatorien.
(7)
NDLR Principal conseiller politique du président Fujimori, M.
Vladimiro Montesinos fut expulsé de l'armée en 1977
en raison de son rôle d'« agent de la CIA
». Il a été l'avocat de narcotrafiquants péruviens
et colombiens et est suspecté d'être mêlé à
la mafia du trafic de cocaïne.
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